Plogoff, des pierres contre des fusils

Rappelez-vous Plogoff. C'était en février 1980. Toute une population refusait l'installation d'une centrale nucléaire à quelques encablures de la Pointe du Raz, face à l'île de Sein, dans cette baie d'Audierne ouverte sur l'Atlantique. Six semaines de luttes quotidiennes menées par les femmes, les enfants, les pêcheurs et les paysans de cette terre finistérienne, désireux de conserver leur âme.
Six semaines de drames et de joies, de violences et de tendresse. L'épopée d'un peuple du Cap Sizun face aux pressions de notre société moderne. Nicole et Félix Le Garrec ont filmé jour après jour ces luttes quotidiennes et ont réalisé en 1981 un documentaire long métrage: "Plogoff, des pierres contre des fusils".

 

 

 

Des manifestations à la réalisation du film

Plogoff est à 30 km de la maison. Situé sur la Pointe du Raz, le projet de centrale nucléaire qui voit le jour en 1978 concerne toute la région. Lorsque l'enquête d'utilité publique s' ouvre le 31 janvier 1980, nous sommes venus, Nicole et moi, soutenir la population de Plogoff, donc sans caméra. Mais devant l'ampleur du mouvement et la présence massive des forces de l'ordre (800 gardes mobiles), nous avons pris la décision de faire un film: Nicole à la réalisation, Jacques Bernard, preneur de son, et moi à la caméra.

Nicole Le Garrec, Jacques Bernard (au centre) et Félix le Garrec (à droite)

Nous n'avions pas l'intention de faire un long métrage, seulement un document témoignage d'une vingtaine de minutes. Les évènements vont en décider autrement.

Un fait nous mobilise définitivement: l'arrestation de retraités marins-pêcheurs et leur procès, alors que le procureur de la république de Quimper prétend que des "trublions chevelus et barbus" sont à l'origine des manifestations. Ce sont bien les gens de Plogoff et plus particulièrement les femmes qui tiennent tête aux gardes mobiles, et cela tous les jours pendant un mois et demi. Nous sommes restés sur place, hébergés chez l'habitant pendant deux mois. Nous avons travaillé jour et nuit, jusqu'à nous faire oublier des gens de Plogoff, et même des gardes mobiles. L'aspect financier de l'entreprise m'inquiétait. Nous avons vendu du terrain, fait des emprunts pour payer les laboratoires. Nous n'avons reçu aucune aide de qui que ce soit.

"Mon problème constant était de ne pas filmer les manifestants en trop gros plan afin qu'ils ne puissent pas être reconnus, comme beaucoup l'ont été par des photos, et ensuite arrêtés. Il y avait sur place des journalistes de "Ouest France" et du "Télégramme" qui nous ont donné leurs photos pour qu'on les utilise dans le film, et pour la promotion. Nous avions une table de montage et un studio d'enregistrement, donc toutes les finitions ont été faites chez nous.

Ce film n'aurait pu se faire si nous n'avions pas été totalement acceptés par les gens de Plogoff, nos voisins."

Les pierres contre les fusils

La "messe" de 17 heures, les barrages en feu, les perquisitions, les emprisonnements... Le film présente le combat des gens de Plogoff et du Cap Sizun, dont l'épisode le plus spectaculaire restera pour longtemps l'affrontement des femmes avec les gardes mobiles!

Ce film documentaire a fait l'objet d'une diffusion dans les salles de cinéma en 1981 et a totalisé plus de 250 000 entrées.

Chronologie des évènements

Au début des années 70, la France oriente sa politique énergétique vers le nucléaire. En 1974, en pleine crise pétrolière, la décision est prise d'implanter une centrale nucléaire en Bretagne, région qui ne produit quasiment rien de l'électricité qu'elle consomme.Plusieurs sites sont envisagés. Plogoff, situé à l'extrême ouest du Finistère, près de la Pointe du Raz, est définitivement choisi en septembre 1978. Très vite, la contestation s'organise.

L'enquête d'utilité publique débute le 31 janvier 1980 pour une durée de six semaines. La veille, les documents d'enquête parvenus à la mairie sont brûlés par les élus. Dès la nuit du 31, les barricades s'organisent. Les jours se succèdent dans un climat de grande violence. En raison de l'opposition de la municipalité au projet, l'enquête d'utilité publique ne peut être tenue à la mairie. Elle sera donc menée à partir de "mairies annexes" installées dans des camionnettes et gardées par des gardes mobiles.

Chaque soir, toute la population se retrouve pour le départ des camionnettes. La "messe de 17h" donne lieu à de violents affrontements entre la population et les gardes mobiles. Les interpellations se succèdent, jusqu'à ce procès où tout le conseil municipal de Plogoff se présente au tribunal, fronde au cou, par solidarité avec les prévenus. A partir de mars, les barricades nocturnes se durcissent. Chaque nuit, des troncs d'arbres sont placés en travers des routes pour entraver l'entrée des gardes mobiles dans Plogoff. Le 16 mars 1980, 50 000 personnes manifestent sur le site de la future centrale à l'occasion de la clôture de l'enquête d'utilité publique.

Les conclusions de cette enquête sont rendues publiques en novembre 1980 : Plogoff aura sa centrale. Seul espoir: les présidentielles.

Le 10 mai 1981, François Mitterrand, qui s'était prononcé contre le projet de centrale à Plogoff, est élu président de la république. Plogoff a gagné. En 1989, la Pointe du Raz est classée "grand site" par le Conservatoire du Littoral qui reçoit d'EDF en 1996 les 38 hectares de terrain prévus pour la construction.

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