Le siècle des Bigoudènes

Préface de Jean Failler

Voici, par la grâce de Félix Le Garrec et de la magie de la photo, le monde de mon enfance couché sur un beau  volume au papier glacé. Le village natal de mon père, comme celui de Félix, s’appelle Plonéour—Lanvern et c’est là que bat le cœur de la bigoudénie; vous savez bien, ce pays du bout du monde où les femmes portent sur les cheveux ramassés un monument de fine dentelle, véritable défi aux éléments en ces terres de pluie et de vent.

Le temps que j’y ai passé chez des grands—parents pauvres mais merveilleux m’a marqué pour la vie.
J’y ai appris, outre les rudiments de la langue de mes ancêtres, que les biens matériels n’étaient pas la condition du bonheur, qu’il y avait d’autres valeurs infiniment plus précieuses qui s’appelaient la famille, l’amour des enfants, le respect des parents, de la terre nourricière.
Le paysan la travaillait avec son cheval, cette terre.

Préambule

Les hasards de la vie nous ont fait naître dans ce pays bigouden aujourd’hui à la mode et par conséquent trés courtisé. Les photographies de Félix datent des années soixante, de l’époque du magasin à Plonéour. Les Bigoudènes étaient encore en nombre. Comme lui, elles tenaient boutique, travaillaient à l’usine ou à la ferme. Deux fois par mois, les Bigoudènes en coiffes ou sans coiffe venaient vendre leurs petits cochons sur la place à portée d’objectif.

Celles qui n’avaient pas de cochons à proposer venaient quand même à la foire, ça faisait partie de la vie. Ce jour là, le breton sonnait haut et fort et les bistrots ne désemplissaient pas. A l’occasion, les Bigoudènes franchissaient le seuil du magasin, en quête d’une photo d’identité. Ça posait quelques problèmes au photographe : entre la norme et la coiffe il fallait choisir, c’était toujours la coiffe qui gagnait.

Un habit de gloire

Dessin de Lalaisse, 1843

Au lendemain de la révolution, la levée d'interdits en matière vestimentaire ouvre aux provinces françaises, toutes classes confondues, le vaste chantier de l'art du costume. L’habit faisant le moine — une leçon fort bien retenue de l’ancien régime et toujours d’actualité après 1789 — il s’agissait de démocratiser un élément qui avait merveilleusement servi les classes privélégiées.

Les Glazik

Mais déjà, sur le terrain, on oublie de tisser, on importe de nouvelles étoffes, des bijoux (que l’on va chercher dans la lointaine Bohême). Dans cette marche en avant du costume, les pionniers font feu de tout bois : une opportunité économique offre au pays de Quimper sa couleur symbole.

Les Bigoudens sous le signe de la broderie

Et pendant ce temps là, le voisin bigouden qui n’avait pas encore droit à ce nom — un nom promis à un bel avenir mais qui ne désignait, pour l'heure que la petite pointe de la coiffe des femmes - était encore en quête de son textile de predilection. C’est aussi la chute d’un empire qui le lui procurera, mais le second, celui de Napoléon lll, et c'est en 187O que le costume va acquérir cette pièce maîtresse. L’habitant du Cap Caval n’avait rien de tout cela, mais il brodait déjà, sur du taffetas d’accord (appliqué sur de la toile), mais il brodait.

Effervescence au pays des coiffes

Usine Chacun, Guilvinec, 1970

René-Yves Creston affirme que dès 1840, la fragmentation des modes est réalisée en Cornouaille. Au Nord par contre, le Léon tarde à tourner la page de l’unité. Tous les pays de Bretagne rivalisent pour parfaire de nouvelles techniques, et tandis que les Bigoudens se préparent à faire un usage immodéré de la broderie, les habitants de Plougastel — une contrée qui compte aussi beaucoup sur ses propres forces — élaborent un système de pliage et de montage sophistiqué qui va conférer à cette coiffe son caractère et sa grâce.