Vivre pour des images

La vie parisienne

"Vivre pour des images" de Nicole et Félix Le Garrec

Nicole et Félix Le Garrec racontent leur quotidien de photographes de village (Plonéour-Lanvern dans le Finistère) dans les années 1960.

(extrait de la page 23)

En 1956, Félix Le Garrec, 26 ans, qui s'est formé seul à la photo, décroche un emploi dans un laboratoire photographique à Paris.

Cinq cents pellicules par jour

Félix développe cinq cents pellicules par jour dans l’obscurité complète du laboratoire de l’avenue de la République. Le soir, il sort en titubant, aveuglé par l’éclairage des réverbères. La paie modique ne lui permet pas d’accéder aux quartiers respectables. Dans son immeuble, les émigrés d’origine maghrébine sont légion, la guerre d’Algérie fait rage, attisant les divisions. Le soir et durant le week-end, des bagarres éclatent régulièrement.

C’est dans ce décor plutôt glauque et cette ambiance survoltée que débarque un membre de la famille, l’oncle Henri Nicoulaud. Dans ce quartier où la police n’intervient guère, celui-ci assiste abasourdi depuis la chambre de son neveu au saccage du café d’en face. À son retour, le docteur Nicoulaud fait un récit circonstancié de la situation : la famille en conclut que Félix est tombé bien bas dans l’échelle sociale et qu’il ne tardera pas à réintégrer le giron bigouden.

Deux Bretons à Paris

L'ouvrier photographe apprend jour après jour à tirer la queue du diable. Le copain Plouz, futur fonctionnaire, est logé à la même enseigne ; son hôtel est aussi pouilleux, mais le quartier un peu plus fréquentable. Il bénéficie d’un avantage : l’accès tous les midis à la cantine des PTT de la rue du Louvre. Par chance, avoir un ami postier vous ouvre les portes de l’établissement. Une fort bonne nouvelle pour Félix qui, doté d’un solide coup de fourchette, s’assure ainsi un repas chaud quotidien, peu onéreux de surcroît. Chacun sait par ailleurs que les désillusions se digèrent mieux à deux.

Cinémonde (revue de cinéma bien connue jusqu'à l'arrêt de sa publication en 1971) leur avait laissé miroiter une autre facette de la vie parisienne et un constat s’impose : Mylène Demongeot était plus accessible dans la soupente de Plonéour qu’à Paris même... Par ailleurs, la capitale manque cruellement de bals de noces gratuits et ouverts à tous comme au pays, sans parler des cassoulets autrefois dégustés à toute heure du jour et de la nuit chez Maé Pape, la mère du copain Yvon.

Les agrandissements géants

"Vivre pour des images" de Nicole et Félix Le Garrec

Nicole et Félix Le Garrec racontent leur quotidien de photographes de village (Plonéour-Lanvern dans le Finistère) dans les années 1960.

(Extrait de la page 72)

Agrandissements photos géants dans les années 1960

Les agrandissements géants font une entrée timide sur le marché photographique dans les années 1960. La majorité des professionnels boudent complètement ce nouveau créneau qui suppose des investissements lourds comme l’achat d’un agrandisseur spécifique et de cuves proportionnées. Gourmande en espace professionnel, cette nouvelle filière impose de se doter d’un second laboratoire. De plus, elle bouleverse par son gigantisme les pratiques professionnelles en vigueur depuis des générations. Ces raisons expliquent que seuls quelques téméraires dans les grandes villes en fassent leur spécialité.

Photos sur contreplaqué et d’aggloméré

À Plonéour-Lanvern, Félix Le Garrec s’y est mesuré dès son installation quelques années auparavant, en se servant des portes du magasin et en investissant le trottoir l’été. Il juge maintenant que l’heure est venue de prendre à bras le corps ce nouveau chantier. Il entend mettre à profit le creux de l’hiver et, en particulier le mois de février, pour s’y attaquer, après avoir planifié les différentes étapes avec le concours de Jean et Michel, ses deux assistants.

Son tempérament trouve là un chantier à sa mesure dans les limites d’un principe bien rodé : peu d’investissements — car il n’est pas question d’acquérir un agrandisseur spécial —, beaucoup d’énergie, une bonne dose de système D et un CAP d’ajusteur qui fait sa fierté et qu’il en tend bien mettre à profit. Perplexes, nous assistons, Jeanne et moi, au transport à travers la cour de plaques de contreplaqué et d’aggloméré.

Difficile de solliciter une photo d'identité

Notre quiétude sonore, régie jusqu’alors par les bruits feutrés du laboratoire, vole en éclats : elle est désormais soumise à une agitation bruyante, traversée par les cris perçants de la scie sauteuse. Je sais gré à Jeanne de ne pas démissionner et de se contenter d’anticiper sur ses congés payés... Mais il devient problématique de solliciter une photo de la taille d’un timbre-poste à des travailleurs partis à l’assaut du gigantisme. Aux clients téméraires qui s’obstinent à demander une photo d’identité, je fournis des explications embarrassées durant le trajet qui mène au petit studio.

Le moment critique se situe dans la cour qui sépare le bâtiment des femmes de celui des hommes : à l’instant de franchir le seuil, le cri aigu de la scie vrille les tympans, déclenchant chez le malheureux client un geste de recul. Comme je l’encourage, il finit par s’engager dans l’escalier qui mène au local de prises de vue. L’homme de l’art lâche la scie à regret, émerge enfin dans l’escalier, hirsute, impatient d’en. finir, la blouse constellée de sciure de contreplaqué.

Le soir, dans la paix retrouvée, je tente une incursion prudente dans la zone de turbulence. À la vue des trois cuves géantes qui émergent du capharnaüm, je ne peux réprimer un cri du cœur "Mais où vas-tu les mettre ?" "Au labo." Elles vont s’y encastrer, en effet, une fois peintes et repeintes.

Le labo photos de Levallois-Perret

"Vivre pour des images" de Nicole et Félix Le Garrec

Nicole et Félix Le Garrec racontent leur quotidien de photographes de village (Plonéour-Lanvern dans le Finistère) dans les années 1960.

(extrait de la page 23) Fin des années 1950. Après quelques mois dans un laboratoire de développement photos grand public à Paris, Félix Le Garrec décroche un poste dans un labo pour photographes professionnels.

(Extrait de la page 25)

Le labo photo à Levallois-Perret

Après trois mois de travail dans ce grand laboratoire, Félix mesure le fossé qui sépare les amateurs des professionnels. Ici, ceux qui confient leurs précieux négatifs connaissent la musique et ne s’en laissent pas conter. Par ailleurs, le chef-labo, qui supervise l’équipe des six laborantins, veille au grain, et les photographes eux-mêmes ont accès au cœur du dispositif, pour mieux orienter les corrections diverses et variées à apporter.

Chaque cliché sélectionné est retravaillé en vue d’atténuer ou de supprimer ses faiblesses : recadré, retouché, pour une mise en valeur du modèle, du vêtement porté, de l’objet publicitaire...

La Linhof

Un jour, l’un des photographes, qui cherche un assistant, s’adresse au chef-labo. Félix est l’heureux élu et voit là son vœu le plus cher se réaliser. Sous la houlette d’un maître photographe, il a enfin l’occasion de mettre la main à la pâte : charger la Linhof, effectuer une première mise au point, un cadrage, déplacer les projecteurs, positionner les réflecteurs, filtrer la lumière. .. Cette expérience va se renouveler, car son employeur gère les développements et tirages à Levallois-Perret et les prises de vue dans un studio loué en plein centre de Paris.

Félix multiplie les expériences, tant en intérieur qu’en extérieur, accompagne un autre chasseur d’images au Bourget, où les objets à promouvoir sont les premiers avions civils français à réaction, les Caravelle. Il touche à tous les domaines : la photo industrielle, la publicité, la photo de mode, les inaugurations officielles. ..

Photos d'identité en coiffe

"Vivre pour des images" de Nicole et Félix Le Garrec

Nicole et Félix Le Garrec racontent leur quotidien de photographes de village (Plonéour-Lanvern dans le Finistère) dans les années 1960.

(extrait de la page 55)

Dans le registre des photos d‘identité, j‘apprends à me métier des femmes qui se présentent avec un fichu sur la tête, bien serré sous le menton. Félix a fait une amère expérience avec l‘une d‘entre elles : invitée à se mouiller devant le miroir du studio. elle avait repoussé la proposition d‘un levers de main énergique, assorti d'un "je n'ai pas de temps à perdre" sans appel. Confrontée au résultat peu brillant de ses cheveux plaqués sur le crâne, elle s'était ensuite étranglée d'indignation : "C'est moi, ça ?" Et, dans la foulée, avait menacé de recourir à l‘avenir aux services du concurrent !

Photos d'identité en coiffe !

Aucun relâchement n'est à craindre en revanche avec les Bigoudènes en coiffe : elles arrivent couronnées de blanc et le demeurent devant l‘objectif qui se charge de restituer au plus juste le bel édifice. Au final, la coiffe épanouit ses trente-huit centimètres dans les deux tiers de l‘espace, abandonnant généreusement au front, aux yeux, au nez, au menton et à une amorce de cou le tiers restant.

Une sérieuse entorse à l‘arrêté préfectoral qui exige, pour des raisons évidentes, que le visage soit photographié plein cadre. Félix transgresse l‘interdit avec une bonne conscience à toute épreuve : il aurait fallu voir que le petit-fils de Marie-Jeanne Failler et de Marie-Louise Lucas, Bigoudènes jusqu‘au dernier souffle et au-delà, ne respecte pas l’exception locale...

Lorsque la première Bigoudène, intrépide et déterminée, franchit le seuil du magasin, il va sans dire que Félix a mis tout en œuvre pour rendre hommage à la coife. La photo miniature, qui tient au creux de la main. ne va pas tarder à subir une série de rudes examens.

C’est à la brodeuse, responsable de la conception des motifs et de la réalisation de la panne, que revient l’honneur de se prononcer en premier. Vient ensuite l’avis important de la repasseuse dont les secrets d’amidonnage ont fait leurs preuves face aux intempéries diverses et variées. Enfin, la commerçante qui règne sur le magasin d’articles pour Bigoudènes — une vraie caverne d’Ali Baba — apprécie à son tour l’image. Les trois expertises se résument en un mot : "Splann !"

Cet adjectif a beaucoup servi du temps des brodeurs ; embarqué dans l’aventure du costume traditionnel depuis belle lurette, il a épousé la courbe des succès et des déclins des éléments emblématiques. Au lendemain de la Grande Guerre, dans un pays endeuillé, voué au noir et blanc, les femmes l'ont repêché, doté d’une mission impossible: célébrer une non—couleur. Prié de repartir à l’amant de l’excellence, par une concision explosive, il a accompagné la montée au zénith du symbole bigouden. Avec ce « splann » la photo plonéouriste vient de gagner quelques galons.